On fait souvent de Decroly l'inventeur de la méthode dite (abusivement !) « globale » de lecture / écriture. Il serait plus exact de voir en lui le promoteur de la « méthode fonctionnelle», mais ce ne serait pas encore faire justice au radicalisme avec lequel il ose subordonner les apprentissages graphiques à l'éducation sensorielle, motrice, physique, scientifique, artistique. « Apprendre à lire [...] ne suffit pas pour savoir ce qu'il faut lire, quelles sont les lectures utiles, celles qui ne le sont pas, celles qui sont bienfaisantes, celles qui sont nuisibles. » (J. E. Segers,

La psychologie de l'enfant normal et anormal d'après le Dr Decroly).Il opère ainsi un véritable renversement des priorités scolaires ; les activités d'observation, d'association, d'expression concrète dominent largement l'horaire et se verbalisent dans l'oral bien plus que dans l'écrit. Les enfants parlent, naturellement, spontanément, librement ; la richesse, la couleur, la verve de la parole familière sont un enjeu scolaire bien plus nécessaire qu'un purisme pédant et, souvent, gauche.

L'initiation à la lecture et à l'écriture ne s'opère qu'à partir de textes en rapport direct avec l'expérience concrète immédiate, et toujours légendés par un support figuratif (dessin, maquette, objets divers) ; les premiers « livres » de lecture sont le cahier, le texte qu'on imprime, le panneau qu'on affiche, le message qui circule dans la collectivité.

Souvent appelé « global » parce qu'il repose nécessairement sur des phrases complètes et dotées d'un sens clair, le procédé « idéo-visuel » de lecture et d'écriture longuement expérimenté par Decroly et ses collaborateurs relève donc de la « lecture intelligente », celle qui soumet l'écrit à l'idée, le code à l'information. Il repose sur la lecture silencieuse et évite délibérément l'épellation ; des questions sur le sens assurent le contrôle de la compréhension et soulignent la fonction assumée par chaque mot. L'analyse des constituants graphiques commence d'emblée et met en jeu, une fois de plus, l'observation et l'association : en se servant de critères de plus en plus précis, l'enfant identifie non pas les sons, mais les frontières de mots, puis de syllabes, puis de graphèmes. Dès qu'il a compris le fonctionnement du système, il est apte à lire ou écrire n'importe quoi, par la décomposition et la recombinaison des éléments graphiques ; pour certains, quelques semaines suffisent, tandis que d'autres y mettront bien plus longtemps (un an et demi, deux ans, voire parfois même davantage). La méconnaissance des rythmes individuels de maturation compromet dramatiquement l'avenir scolaire d'enfants pour lesquels il aurait suffi d'attendre ; il existe bien assez d'autres activités, plus substantielles et
plus favorables au développement de la compréhension, même pour les lecteurs précoces. En fait, la majorité maîtrise assez facilement (à n'importe quel âge !) les règles d'orthographe et de morphosyntaxe, grâce à des réflexes d'autocorrection favorisés par l'usage constant des outils.

Le recours aux dictionnaires et aux grammaires est systématisé dès l'enfance, et autorisé à tout moment, même et surtout au cours d'une épreuve de dissertation, d'analyse textuelle ou d'orthographe !

S'il repose d'abord sur la lecture silencieuse, le procédé idéo-visuel n'empêche nullement la relecture à voix haute de textes déjà compris, dans la musicalité expressive de la récitation, puis du théâtre ; l'échange de messages, la causerie, la consultation de textes d'actualité imposent aussi l'oralisation. Très vite, la recherche de documentation introduit le livre, le journal, la correspondance, dès que l'enfant sait lire. Le respect de la sensibilité littéraire individuelle préserve la liberté de choix des lectures et des compositions personnelles ; leur
variété enrichit l'analyse textuelle et favorise la formalisation de plus en plus fine de la réflexion, de l'imagination, de la sensibilité. La formation littéraire ne se limite pas à un seul patrimoine national ; largement comparatiste, elle s'ouvre aux idées et aux oeuvres du monde entier. L'école est d'abord un lieu de communication, où se déploie une masse très dense d'échanges. Depuis les premiers temps de l'Ermitage, tous les élèves participent régulièrement à la création théâtrale collective, à l'affichage mural, à diverses assemblées.

Le Courrier de l'école,créé en 1909 par un groupe d'enfants sans l'aide d'aucun adulte, et composé par eux dans leur imprimerie, illustre particulièrement bien ce rôle social ; en tant que supports de l'information ou du divertissement, ces échanges ne sont délibérément pas conçus comme des activités d'apprentissage, et leur correction académique se limite aux besoins de la compréhension.

A l'Ecole Ouverte nous pratiquons de manière actualisée cette méthode idéo-visuelle.